Fixie : interview de deux cavaliers des temps modernes

 

Le blog ‘Aparté‘ propose un article très intéressant sur le Fixie et sa pratique. Riche en expériences, infos sur la législation…, lievreoutortue a décidé de partager cet article avec vous.

 

Garde-fou d’une pratique sportive en déclin, le vélo à pignon fixe ou fixie se porte pour le mieux. Néanmoins, ces cavaliers modernes sont confrontés à plusieurs obstacles : les préjugés et les prérogatives du Code de la route. Autopsie d’un mouvement effervescent en milieu urbain hostile.

Quelques mails et coups de fils m’auront permis de saisir la délicatesse avec laquelle il fallait aborder le phénomène « pignon fixe » en tant que mouvement populaire émergent. Il existe un nombre incalculable de forums dédiés aux pratiques vélocipédiques et de plus en plus, ils se dédient à la passion du fixie. Pour son enquête, Aparté a rencontré deux adeptes du fixe, Guillaume, rider toulousain, et Félix qui vit à Paris.

La genèse de cette discipline est confuse et évasive, toutefois, elle vaut le détour. Dès l’origine, le vélo à pignon fixe est l’ancêtre du vélo traditionnel, jusqu’à que la roue libre et le principe de vitesse soient majoritairement utilisés, simplifiant ainsi l’objet et la possibilité de s’adapter aux reliefs. Le fixie a vécu sa récente métamorphose à travers les messengers (coursiers américains) dans les années 2000, notamment sur la côte ouest des Etats-Unis. Avant tout perçu comme une discipline purement sportive, le fixie est revenu à la mode, non sans échapper à un grand nombre de légendes et d’adages populaires. En Europe, le fixie traduisible en français par « pignon fixe », se popularise sporadiquement. « Depuis 2003, des cas isolés de pignon fixe ont refait leur apparition en Allemagne et en Angleterre », explique Guillaume. Comme la pratique le veut, ce moyen de transport alternatif propose une monture sans frein, un principe de rétropédalage. Mais son usage sportif (Polo Bike, Radball, cyclisme sur piste) n’est pas le facteur premier de son avènement populaire. « Le pignon fixe a toujours existé, à commencer par les vélos pour enfants qui sont montés sur des pignons fixes ».

Combattre les préjugés.

C’est de bonne guerre. À chaque mode ses détracteurs, à chaque culture ses réfractaires. Ces temps-ci les fixés se retrouvent dans une fâcheuse posture. Comme l’on a reproché aux premiers skaters français de s’approprier la culture et les codes des californiens en denim troués, il est reproché aux fixés d’usurper les mœurs d’une communauté street-underground nord-américaine. Très souvent, c’est à l’image de l’hipster que l’on assimile le mec vissé sur son deux-roues customisé. Pour Guillaume, « dès qu’une nouveauté devient à la mode, elle fait l’objet de brimades. La mouvance hipster n’est pas le reflet de l’univers fixie en particulier car il est question d’une communauté avec des gens d’univers et d’origines très différents ». Cette déferlante de préjugés constitue un raccourci aussi rapide que vulgaire. « Il y a pas mal d’hipsters en fixe, c’est vrai, mais je ne suis pas sûr que cela constitue une majorité », ajoute Félix. Il est généralement reconnu que le fixe est une discipline « à la mode », mais cela n’entache pas la démarche pour autant. « J’ai toujours fait et aimé faire du vélo », poursuit Félix. Communément, il est fréquent de retrouver ce que l’on appelle hipsters dans toutes les strates de la société : médias, art, culture, politique, non pas seulement dans le it-mouvement urbain ambiant.

Il sera question, dans cet article, de ne pas se cantonner aux clichés péjoratifs de cet épiphénomène, ce qui en ferait un brûlot ou, inversement proportionnel, un éloge. Aujourd’hui, l’univers fixie s’est scindé en sous-cultures dont les plus fervents défenseurs se défient en réfutant les thèses des uns et des autres. « Dans les grandes villes, il y avait beaucoup de rivalités entre les messengers et les fakengers » rappelle Félix. Le ressenti d’un fixé oscille selon le milieu dans lequel il évolue, tant dans la conception que dans l’approche ludique du vélo. « Il y a pas mal de différence entre un parisien en fixe et un gars de L.A. par exemple » , conclut-il.

La discipline du pignon fixe exprime sa richesse dans le brassage social qu’elle défend. L’on y retrouve des passionnés de milieux très différents, ce qui donne à ce mouvement une dimension collective et fédératrice indéniable. « Le fixe regroupe non seulement les coursiers, mais aussi des amateurs de vélo, des skateurs, des hipsters ou des sportifs ».

Griller les feux rouges.

L’utilisation du vélo implique des contraintes techniques obligatoires au regard de la loi. En vertu du Code de la route, un dispositif de freinage, d’éclairage et autres avertisseurs sonores sont des éléments indispensables qui doivent figurer sur un cycle. Dans le cas échéant, le cycliste s’expose à une contravention de 1ère classe, mais parfois à des accrocs bien plus graves.

En soit, la pratique du vélo à pignon fixe sous-entend une négligence volontaire de freins. Ainsi, ces vélos enfreignent le champ législatif en vigueur. La pratique sur la voie publique devient ainsi illégale. De leur côté, les marchands de vélos à pignon fixe sont clairs et avisés sur ce point juridique. « Je vends des vélos destinés à un usage personnel. Ensuite, il incombe aux gens d’en faire à l’endroit qu’ils veulent, mais ils sont mis au courant des conditions d’homologation dès l’achat. La pratique du pignon fixe implique des méthodes de conduite particulières et techniques, il est important d’en informer nos clients », explique un vendeur anglais au Guardian.

Sur la voirie, tout le monde se rejette la faute : les automobilistes dénigrent les vélos, les vélos accablent les piétons, et finalement, c’est n’est la faute de personne. Les faits sont pourtant là et le constat est accablant. Depuis 2007, le nombre d’accidents impliquant des vélos monte en flèche. Selon la Préfecture de Police, les accidents de vélos à Paris auraient augmenté de 21,4% en 2008 et ne cesseraient de grimper depuis.

La pratique du pignon fixe implique des méthodes de conduite particulières et techniques, n’en déplaise à la législation. Le pédalier et le mécanisme du pignon fixe imposent un rythme linéaire, à l’opposé du rythme saccadé des vélos traditionnels. « En fixe, s’arrêter et redémarrer demandent beaucoup d’énergie, de fait, certaines règles ne sont pas respectées. Par moments, il est plus facile de passer au feu rouge », explique Félix. Les cyclistes peu enclins à poser le pied à terre au feux rouges sont surnommés les « red light jumpers ». Une faculté mentale viendrait compenser cet affranchissement du code de la route : l’anticipation. « Il faut comprendre que le fixe est une pratique d’anticipation, tu dois avoir une capacité d’analyse et des réflexes irréprochables pour ne pas finir sous une voiture ». Le pignon fixe implique alors une connaissance accrue du trafic auquel il faut savoir s’adapter. « Il y a des vidéos folles où des mecs roulent dans N.Y. ou Shanghai, au début tu les prends pour des suicidaires, mais tu comprends par la suite qu’ils déchiffrent, anticipent et analysent tout », défend Guillaume. En cela, les adeptes du pignon fixe se détachent clairement des autres pratiques cyclistes. « Il y a beaucoup de différences entre un vélib qui brûle un feu et un mec en fixe, simplement par rapport au regard, au placement sur la voie ».

Pourtant, les morts s’enchaînent. D’après l’Observatoire National de la Sécurité Routière, deux cas en France ont été recensés, les décès sont plus nombreux en Allemagne, en Angleterre ou aux Etats-Unis. Partout, le trafic connaît ses perturbations et demeure un environnement très aléatoire au vu des conditions climatiques, des comportements des automobilistes… « Je trouve dommage que certains se vantent de ne pas respecter le code de la route. La route n’est pas un terrain de jeu », lâche Guillaume, adepte toulousain. Souvent, les fixés s’appuient sur la conscience et l’esprit d’analyse pour justifier leurs infractions. Malgré tout, la route demeure un secteur hautement responsable du taux de mortalité en France, une donnée statistique qu’il serait bon de communiquer aux zélés de fanfaronnades urbaines.

Olivier Frank, 25 ans, pratique le fixie tous les jours à Paris et s’indigne du laxisme dans la prévention et dans la sanction face aux infractions cyclistes. « On incite les gens à utiliser le vélo pour des motifs écologiques et logistiques, mais, à aucun moment, on ne sensibilise aux risques encourus. La plupart des tués sur les routes sont des cyclistes alors quand je vois que le police m’arrête pour un feu rouge et me laisse repartir sans amende, je me dis que quelque chose ne va pas ».

En France, la police n’est pas bien informée sur le phénomène fixie. Quand bien même les contrôles sur les vélos à Paris seraient de plus en plus fréquents, les forces de police restent peu avisées sur cette pratique sportive non homologuée sur la voie publique. Un agent de police que nous avons approché explique : « On ne nous a jamais communiqué d’information à ce niveau. Nous avons des directives sur les vélos et les équipements obligatoires, mais nous ne savions pas le mouvement pignon fixe était si populaire et si répandu ».

En Allemagne, les forces de l’ordre sont davantage vigilantes sur le sujet. « À Berlin, les flics ne font pas de cadeaux, si tu n’es pas de freins, t’as une amende. Cela arrivera sans doute chez nous aussi ». Ainsi, les fixés berlinois ont trouvé la parade : « pour ne pas se faire repérer par les policiers, ils fabriquent des faux freins en carton pour ne pas se faire arrêter », lâche Guillaume, amusé.

Les japonais en Vélib.

En faisant abstraction du code de la route, les fixés en question représentent-ils un danger majeur ? Difficile de statuer sur une réponse, même si les défuntes victimes peuvent semer le doute. Ce mouvement en plein essor, cible d’un engouement populaire, participe à l’émancipation d’un univers mutant pivotant autour d’une passion commune, en partageant des codes et des valeurs similaires. « Il faut relativiser et cesser de donner une image négative à cette pratique. Certains riders de fixie respectent plus le code de la route que des cyclistes conventionnels », ajoute Guillaume. Cependant, le point indiscutable reste la loi et les prérogatives qu’elle prévoit : brûler des feux rouges est répréhensible car dangereux. « Ce non-respect de la loi, ce n’est pas un précepte du fixie mais cela fait corps avec la discipline, au même titre que le hors-piste en Snowboard ».

La pratique du fixie entend une préparation et une maîtrise minutieuse. « Un mec qui brûle un feu en fixe est moins dangereux qu’un touriste japonais faisant de même sur un Vélib », lâche Félix, rider parisien. Mais le facteur pratique entre aussi dans la danse car si le vélo a toujours été un moyen de locomotion peu onéreux, il permet également de mêler l’utile à l’agréable. « De chez moi au Louvre, je mets 20 minutes en fixe contre 50 minutes en transports en commun, c’est résolument plus pratique ».

La rivalité hypocrite entre cyclistes et automobilistes a de beaux jours devant elle : « On pourrait écrire des pages sur les mecs qui oublient le clignotant, qui ouvrent leurs portières sans regarder dans le rétroviseur, et j’en passe… ». Quant à moi, je me suis juré de ne plus traverser lorsque le feu afficherait rouge, promis.

Lien vers article original  : Aparté

Crédits photographiques : Gallerie Static sur Flickr

 

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